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COMMUNE FILM
ACTIONNISME PEINTURE

MANIFESTE DU REQUIN

otto muehl



La vision du monde est la mise en forme de l’objet en tableau.

Requin blanc: caractéristiques: 7 m de long, dents aiguisées tels des couteaux, gueule large comme une porte de grange, prédateur agressif à l’extrême, machine carnassière, toujours affamée et excitée sexuellement.

Il obéit à ses organes.

Tuer, bouffer, copuler, sont ses occupations favorites.

Son estomac insatiable fait de lui un meurtrier.

Une rencontre avec lui au cas où il n’a pas mangé est mortelle.

Pour ne pas se retrouver déchiquetée durant l’acte sexuel, la femelle s’est dotée d’une épaisse peau cornée.

Le requin, un coup en plein dans le mille de l’évolution, un salut qui nous parvient des temps primitifs.

Le requin n’est pas donneur, il n’est que preneur.

Il échappe à tout jugement moral.

Il est innocent.

La puissance de son apparition corporelle fait naître la stupeur.

Les os éclatent quand il mord.

L’humain est le seul animal qui surpasse le requin non pas physiquement mais par son adaptateur lexical.

Il a sacrifié le très complexe appareil de l’odorat de l’animal au profit du néo-cortex. Un chien a un odorat bien supérieur à celui de l’homme.

Le cerveau humain enregistre ce qu’il voit, entend, pense, sent, rêve, vit, et peut ainsi le rappeler à sa mémoire.

L’être humain peut penser, parler, écrire, peindre, danser, chanter, composer, découvrir.

Il est la géniale bombe créative de l’évolution.

Les animaux vivent dans une réalité innée.

L’être humain produit de nombreuses réalités:

la religion, la philosophie, l’idéologie, la théorie, les beaux-arts, les arts plastiques, la psychologie, la pédagogie, la sociologie, la politique, l’anarchie, la démocratie...

Il supporte mal de ne pas tout comprendre.

Il a dû faire l’expérience que «Dieu ne se laisse pas entrevoir dans les cartes»

De là ses complications. Les institutions de la société parlent clairement:

établissements psychiatriques, prisons, écoles, universités, professions comme employés des finances, juges, avocats, bourreaux, confrontations violentes entre des individus, entre des nations, guerres aux millions de morts.

Un proverbe dit que l’homme est un loup pour l’homme.

Un organe, extérieur à son corps, a infecté sa pensée: l’Etat. Et mal penser est puni.

Une idéologie maintient le tout: celle de l’argent et la tentation est grande de se laisser maintenir en esclavage volontairement pour l’argent. Celui qui a de l’argent – il faut que ce soit plus qu’il n’en a besoin – s’est acheté virilité et puissance, comme ersatz à ce qui lui manque en puissance sexuelle et créative, en identité sociale et génitale.

Je trouve cette monstrueuse machine à viande écoeurante, mais il faut reconnaître sa puissance et son élégance.

Il y a des requins dans la réalité: les requins du crédit, les requins de l’immobilier. Malgré cela je suis étonné par cette bête géniale, qui monte chaque matin dans sa voiture en route pour la banque, sa serviette à la main. C’est l’employé de banque Friedrich Demoliz, en fait un petit homme très fin, mais tout le monde se comporte envers lui comme s’il était le king, ou un boxeur soulevant l’enthousiasme général du monde des requins, ou les mettant au tapis en cas d’affrontement.

Sous mes doigts le requin s’est transformé en objet volant, en oiseau, en homme-oiseau, en saurien.

Dans un de mes tableaux le requin poursuit un personnage en rase–mottes, toutes griffes dehors.

Le requin m’a fasciné non seulement par sa puissance, par la peur qu’il répand parmi les hommes, mais ce qui m’intéressa bientôt fut le fait de ne pouvoir réaliser l’expression qu’il m’inspirait, parce que je n’osais pas abandonner la forme naturelle.

J’ai été peu à peu fasciné par la simplicité et la force expressive de son corps.

Pour les beaux-arts, la forme simple du requin est un excellent objet de recherche formelle.

Les lignes de courant du requin sont comparables à celles de nos avions, elles semblent avoir été conçues dans une soufflerie.

Le débutant se détache difficilement de la forme naturelle tellement expressive du requin.

La géométrie est la base de la représentation morphologique.

L’objet mis en forme à l’aide de la géométrie est la vision du monde.

Cézanne dit que le tableau est forme parallèle à la nature.

Du point de vue de la forme, le requin est très simple: il n’a ni pieds ni ailes.

Sa progression s’opère par la contraction de paquets de muscles puissants, par des mouvements de rétraction et d’extension. J’essaie de la rendre visible par une géométrisation radicale qui structure et rythmise en même temps la surface.

Il se meut dans l’eau comme un drapeau dans le vent. Lorsque son tempo croît, le requin atteint des oscillations presque tremblantes, il semble en jouir.

Je me suis trouvé un jour dans «l’artclub» où une danseuse parvenait à ce genre de mouvements de la partie de son corps sous la taille, c’est-à-dire qu’elle remuait les fesses.

Dans un coin du club un homme s’en taillait une. 

Il est à noter que la ligne médiane du requin ne bouge pas, c’est l’axe du mouvement.

Par ma méthode de géométrisation, où domine l’angle droit, les mouvements sont représentés de façon anguleuse.

Je m’excite sans retenue sur cette géométrisation. C’est un plaisir de projeter sans merci ces raccourcis sur la toile.

Récemment j’ai fait un genre de patron d’un requin, j’ai gardé chaque trait de la construction, même s’il était invisible parce que tout simplement recouvert.

Les jeunes du «baby jazz band» étaient particulièrement emballés par le tableau intitulé MONDRIAT.

Un autre tableau me plaît beaucoup: j’avais voulu refaire avec d’autres couleurs un tableau fait en format large . Par erreur,  je l’ai pris en hauteur, et n’ai remarqué la chose que lorsque j’ai eu presque terminé, tout était trop étroit. Mais le lendemain, lorsque j’ai regardé le tableau: «Et pourquoi pas en hauteur?» C’est ainsi que les personnages et objets du tableau sont comprimés les uns sur les autres.

De même dans le film electro-paintingbagdad tales», la photo de Vio, étendue dans la baignoire, est élargie pour s’adapter au format de l’ordinateur. Le hasard détesté par tant de peintres, est toujours bienvenu chez moi, on croit au début qu’on a gâché le tableau, mais si on poursuit, il s’avère toujours que le processus n’est pas freiné, mais que la plupart du temps un nouveau chemin se présente.

La première fois que je massacrai brutalement à l’aide de la géométrie les mouvements du requin qui sur la photo naturelle apparaissaient en courbes douces, j’ai eu un sentiment désagréable, pensé que j’étais en train de faire une bêtise.

Mais c’était le contraire.

Je fus rempli d’exaltation, d’épouvante mêlé à de l’étonnement devant la simplicité formelle, l’élégance et la force du mouvement de son corps, quand je me retrouvai face à cette primitive et féroce machine à viande, ce monument de la préhistoire que je clouai sur la toile dans un état de transe , d’extase.

Tout cela est un peu emphatique, mais cela explique les raisons pour lesquelles je reste accroché à ce thème depuis trois ans et que je n’en vois pas encore la fin.

C’est étonnant que le requin n’ait besoin ni de prisons, ni d’hôpitaux psychiatriques, ni de police, de juges, de fonctionnaires, ni d’Etat.

Il est libre.

Est-ce que cela serait réalisable pour l’être humain, sans pour autant qu’il soit obligé de devenir un requin?


Ella Fitzgerald:

«et le requin a des dents,

il les porte au milieu de la gueule,

Mecki a un couteau,

Mais ce couteau, on n’le voit pas.»


Extrait du livre «le requin-tueur» de mac diarmid , éditions Gondrom:

«Pour le requin blanc, l’homme n’est rien d’autre qu’une proie.

Le requin blanc partage beaucoup de caractéristiques avec le châssis d’une voiture de course, et il possède tout ce qui est nécessaire au prototype du requin rapide.

Une coupe de la partie avant et arrière du corps est de forme ellipsoïdale.

Lors du mouvement, la partie centrale reste pratiquement immobile. Elle devient centre de gravité de toutes les forces qui participent à la propulsion. La nageoire caudale oscille.

L’ancêtre du requin blanc pouvait atteindre 12 mètres de long, sa nageoire caudale 4 m de haut, et pesait entre 12 et 14 tonnes.»

© archives otto muehl




  • extrait du catalogue de l'exposition


  • otto muehl – sharkotto muehl
    shark
    danièle roussel
    archives otto muehl paris 2003